Le drapeau noir n’est pas juste une couleur de plus a ajouter à l’arc des courants politiques. Certes, le noir est une référence dans les milieux anarchistes, de Louise Michel qui le propose comme symbole de deuil après la semaine Sanglante qui clôt la Commune de Paris à la technique du Black Bloc utilisé dans nos manifestations plus modernes (en répression surtout), en passant par toutes les nuances de chat. Mais le noir peut aussi être interprété comme l’absence de couleur, l’absence de drapeau. C’est sous cette angle que certains anarchistes le revendique dans la lutte contre les frontières, un rectangle vide plutôt qu’un drapeau nationaliste quelconque, un signe apatride.
Une première interprétation de l’idée d’une révolution sans drapeau, c’est la critique assez concrète de ce qui se cachent derrière ce genre de symbole. Souvent, en tout cas de nos jours, un drapeau n’est plus seulement porteur d’une idée flou derrière lequel des individus peuvent se retrouver. Il est généralement porteur des sigles d’un collectif, d’une association, un syndicat, un parti politique… Bref, un groupe fixe, porteur d’idées qui peuvent rapidement devenir dogmatique (si ce n’est pas déjà le cas initialement, comme dans les groupes autoritaires, qu’ils soient communistes, capitalistes ou fascistes). Un groupe, qui bien souvent à ses idoles indétrônables, dont les défauts sont cachés. Un groupe, qui peut lui-même être idéalisé, dont on nie le passé et les torts qui ont pu être commis en son nom. Un drapeau enfin, qui revendique une appartenance fixé à un groupe, qui rajoute à la pression de faire un choix, de s’identifier comme membre de tel ou tel clan, et qui peut amener à déchirer des dynamiques plus larges de mouvement social (les drapeaux, français ou d’orgas, ont créés bien des embrouilles duant les mouvement des gilets jaunes). Bien souvent, les gens bien intégrés dans des groupes politiques sont celleux qui ont reçu une éducation au-dessus de la moyenne, qui ont les privilèges de s’intéresser à des idées théoriques. Le drapeau, comme marqueur visible, participe à cette exclusion des classes plus populaires ayant le moins accès à l’information.
D’où l’argument de critiquer la présence même de drapeau en manifestation par exemple. Certains anarchistes, majoritairement celleux dans des organisations, prennent des drapeaux afin de se visibiliser (ce qui n’est pas un mal en soi, il s’agit simplement d’une action qui a des conséquences, et dont il faut prendre les responsabilités si on fait ce choix, qui peut être pertinent). Mais beaucoup d’autres libertaires n’en prennent pas, et une partie d’entre elleux jûgent même nécessaire de militer contre ces bouts de tissus, pour les défauts précédents et pour d’autres. On voit régulièrement des groupes comme les syndicats étudiants ou les organisations de jeunesse communistes, qui communiquent énormément sur les réseaux sociaux en raison de leur méthode de recrutement de masse (qui va avec un turn-over terrifiant, signe d’un manque clair de création de liens solides, entre autres critiques), se ramener partout avec leurs drapeaux. C’est même souvent l’une des premières choses que fait l’un de ses collectifs à sa création, produire un max de nouveau drapeau. Or, non seulement contents de faire de l’esbrouffe, ces porte-fanions en viennent souvent à être blessant avec ces performances ; notammment à des évènements comme des marches blanches, des commémorations aux morts (comme le TDOR), bref des évènements où il est plutôt question de cas pratiques que de politicienneries. Voilà pourquoi certains anarchistes en viennent à arracher les symboles de leurs « alliés ».
Une seconde interprétation serait un peu plus métaphorique. Là où le drapeau a pour but de se mettre en avant, d’annoncer sa présence et un démonstration de puissance (comme les marches nazis de l’époque ou néo-fascistes du 9 mai ces derniers temps), une révolution sans drapeau serait l’idée de se faire discret. L’idée me vient de la « révolution » malgache comme décrit par David Graeber dans Anthropologie Anarchiste, soit la mise en place de système alternatif suffisant pour assurer l’autonomie et dire non à l’État. Plutôt que de revendiquer l’anarchisme, le mettre en pratique progressivement, en passant par des initiatives concrètes basés sur les besoins des individus. En tout cas, c’est une méthode qui semblerait nécessaire au vu de la dégradation des réseaux d’entraides locaux par le capitalisme. Il y a un manque, des zones abandonnées par l’État, encore peu rentabilisées. Ne serait-il pas judicieux pour nous anarchistes de s’y glisser pour y créer ce que nous souhaitons ? En tout cas, la confrontation directe n’étant pas envisageable (loin de là), peut-être qu’agir en sous-terrain serait plus efficace actuellement. Ce qui n’empêche pas de se reconnaître entre nous et de s’échanger.
Dans cette histoire de drapeau revient la question de la visibilité. Faire le choix entre être invisible au risque de passer inaperçu aux yeux de celleux qui aurait pu nous rejoindre ou se montrer au risque de subir la surveillance et la répression de l’état plus rapidement.
L’option d’agir visiblement sans étiquette en prenant garde à ne pas se faire réapproprier par des membres plus réformistes semble un bon compromis. C’est ce que font déjà de nombreux libertaires, en posant les cadres de plein de collectifs qui n’ont pas « anarchiste » dans le nom mais qui s’en approche certainement dans les pratiques. Cela permet à de nombreuses personnes de rejoindre ces initiatives sans se retrouver bloqué par des symboles ou des noms dont elles ignorent tout.
Mettre en place ces collectifs et les conserver ainsi n’est cependant pas chose aisée. Nous avons besoin d’outils, de partager nos expériences à ce propos. Voilà à quelle besoin pourrait répondre une coordination anarchiste à plus grande échelle.