Bon, en tant qu’anarchiste cliché·e, je me dois de notifier que je n’aime pas les drapeaux. Symbole de nation, souvent impérialiste, ou d’ordre politique dogmatique, je préférerais les voir brûler. Pour l’instant, je me rassure en me disant que la nuit, tous les drapeaux sont noirs…
Mais le fait est que j’ai un drapeau. Et qu’il est plein de couleurs. Un drapeau arc-en-ciel que je me trimballe depuis maintenant un paquet d’années, qui a vécu autant d’évènements important pour moi. A bientôt 2h du matin, en tentant de m’endormir, je viens de me rendre compte de cela, et il me faut lui écrire pour lui rendre cet hommage.
J’ai reçu ce drapeau en cadeau, pour l’anniversaire de mes 17 ans. Quand on grandi en ruralité, il est bien difficile d’affirmer un signe nous sortant aussi ouvertement de la norme. Et là, dans le fond d’un Subway perdu à un bout de la diagonale du vide, mes quelques ami·es de l’époque me font démonstration de leur capacité de consommation en m’offrant leurs présents commandés sur internet. Un matériel de camping de basse qualité, un lot de foulards que je portais en bandana à l’époque, et ce drapeau. Cela m’avait bien étonné à vrai dire. Je n’avais jusque là pas pensé à arborer un symbole quelconque, bien que ce serait une mode qui alla en se multipliant. Quant à un drapeau LGBT, c’était la première fois que j’en voyais un, tout du moins sans écran interposé.
Je ne savais pas si j’appartenais à ces lettres floues derrière ce symbole. Je sais que j’étais hors de la norme, notamment autour de mes attirances envers les gens, on me le faisait gentiment sentir. Mais le terme « Gay », le seul que je comprenais à ce moment, ne représentais guère ce que je ressentais. Bisexuel peut-être, Trans ça n’existe pas voyons. Je manquais de représentations et de vocabulaire. Cela ne m’a pas empêché de l’accroché dans ma chambre, bien en vue. Et de faire grommeler mon père quand il le voyait, c’était déjà un usage suffisant.
Ce drapeau m’a suivi jusque la Grand Ville. Il est resté dans un carton pendant un long moment je crois bien. Il a fallu que je tombe amoureux·se de ce garçon trans, qui ne l’est plus totalement depuis, pour que ce sujet resurgisse pleinement dans ma vie. Après quelques passages au centre LGBTQIAF+, de plus en plus réguliers, j’ai trouvé d’autres gens avec des drapeaux. Le mien m’a accompagné comme cape durant ma première Pride, qui m’avait paru géniale. Je ne savais pas alors que si elle sortait autant du lot, c’est parce que la mairie l’avait fait annuler et que son organisation s’était faite en autogestion.
De spectateur·ice militante, je suis passé à acteur·ice. J’ai commencé à participer aux activités du centre, à faire bénévole au bar, à installer et ranger les ateliers, à participer aux assemblées. Un pic épique aura été l’organisation de la première édition d’un festival autour du DIY queer, avec ses stands de badges, de vêtements en crochet ou sérigraphiés, de dessins et de bd suggestives… Mon drapeau était alors accroché sur le fronton de la petite salle qui avait été réservée. Je faisais l’accueil, accueillant les visiteur·euses et sinon lisant une brochure qu’une nouvelle amie m’avait passé, sur un soi-disant collectif appelé Bash Back!.. Quand soudain, quelques pas résonnants sur le trottoir ont résonné à mes oreilles plus forts que le reste. En tournant la tête vers l’entrée, je me suis rendu compte que mon drapeau n’était plus là. J’ai bondi à l’extérieur sans plus réfléchir, repéré la personne qui s’enfuyait avec, et l’ai poursuivi. Ce n’était qu’un ado à peine plus jeune que moi, ralentissant sans s’apercevoir que je le rattrape et tentant de bourrer le trophé multicolore dans sa poche de veste. J’ai posé ma main sur son épaule, la surprise l’aura terrifié assez pour qu’il me rende le drapeau en s’excusant, que c’était qu’une blague. En raccrochant le drapeau, à l’intérieur cette fois, je me trouvais étonné·e d’avoir su réagir si vite. Heureusement, le reste de la journée est resté doux.
Radicalisé·e par mes lectures, mes rencontres et mes expériences, je me revois sur le trottoir devant mon nouvel appart que je partage avec mon amoureux précédemment rencontré. Une bombe noire à la main, mon drapeau est sur le sol. Après des calculs partiellement minutieux, je tague un A cerclé, en regrettant un peu de ne pas avoir pris en compte le vent. Tant pis, ces traces de peintures sur le tissu allaient me suivre pendant longtemps. Cela ne m’a pas empêché·e de le hisser fièrement sur un manche à balai en manif, symbole de ralliement du nouveau collectif queer-anarchiste que je venais de créer.
Depuis, il a vécu presque autant que moi. Il a flotté au-dessus du black bloc lors de ce premier mai, et de bien d’autres. Il a été affiché sur la devanture des facs qu’on a bloqué, puis occupé. Il a échappé au rapt des « syndicalistes » de droite pendant une nuit, qui se sont amusé à nous voler des pancartes et des drapeaux. Il était dans mon sac à dos, quand j’ai été plaqué au sol par la bac lors d’un rassemblement non déclaré, et il y est resté quand mes camarades sont venus me libérer. Il était dans ma main gauche lors du discours à une autre Pride, ma main droite occupée par le micro qui me servait à insulter les flics et les politiciens si fier de leur pinkwashing qui faisait oublier qu’on commémorait là une émeute. Il flottait encore dans le ciel quand la Pride de l’année suivante est partie en sauvage. Il était tendu entre mes mains alors qu’on sabotait la conférence d’une psychanalyste qui présentait son bouquin sur la transidentité, sans mentionner qu’elle faisait actuellement du lobbying auprès de l’État pour durcir les lois à notre encontre.
Ce drapeau a aussi voyagé en dehors de la Grand Ville dont il aura parcouru presque toutes les rues. Il m’a accompagné lors de mes aventures, m’a servi d’oreiller dans un squat de la Grand Grand Ville, de déco sur le toit de ma tente durant le camping qu’était les RIAA. Il a un peu voyagé sans moi aussi, emprunté par des potes pour des évènements trop loin pour moi. Tant mieux si ça sème la police qui tente de suivre ce symbole tout de même un peu trop repérable. Il était en fond de photos et de vidéos d’un tas de manifs, encadré dans un journal queer-anarchiste local, republié des dizaines de fois en story quand il tournoyait au rythme de la Manifestive. Il a frôlé bien d’autres drapeaux, fouettant avec dégoût ceux des sociaux démocrates, s’enroulant avec ferveur dans ceux des libertaires.
Mais la vie d’un drapeau n’est pas fait que de ces pics d’adrénaline. Au quotidien, on le retrouve pendu au-dessus de mon lit. Il a brillé à la lumière d’écran de mes insomnies, proclamant fièrement ses opinions politiques à nul·le autre que moi. Il a suivi mes déboires romantiques, m’a vu découvrir les sexualités et les genres, validant finalement sa présence dans ma vie. Je l’ai recousu déjà deux fois après toutes ces incartades. Il a connu un compagnon, plus inclusif que lui apparemment parce qu’il aurait plus de couleur. Mais il semble lui manquer de noir pour avoir vraiment du sens. En plus, la texture trop plastique des nouveaux drapeaux est bien moins agréable.
Et maintenant, mon drapeau continu son travail, se demandant où est sa retraite pour laquelle il s’est tant battu. Il sert encore de signalement pour mes tables de presses proposant littéralement ce qu’il exprime dans sa dualité. De retour dans ces régions rurales vouées au dépeuplement et à l’accumulation de projets destructeurs, il me faut le lever plus haut encore. Là où les drapeaux patriotiques pullulent, il lui faut être le symbole d’autre chose, d’une alternative possible pour celleux qui n’imaginaient même pas la chercher. Une utopie
Au pire, il pourra toujours finir ses jours comme ressource pour cocktail molotov
Destro
08/05/2026